Comment leur dire ?

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La relation des féministes avec leurs pairs hommes n’a jamais été simple. Allant d’un rejet complet à une certaine complaisance, elle revêtent une grande diversité de formes en fonction des courants féministes, des histoires qu’ils recouvrent, ou, tout simplement, des femmes qui les portent.

La question qui se pose est souvent d’abord la suivante : comment leur faire entendre raison, leur faire admettre qu’il est temps pour eux de renoncer à leurs privilèges ? Il me semble qu’un préalable fondamental à cette question est : comment leur faire admettre qu’ils nous dominent bel et bien socialement, tous ? Même les plus sensibilisés à la question ? J’ai pendant longtemps fait partie de celles qui avaient pour habitude de prendre d’infinies précautions lorsqu’il s’agissait d’attaquer ce sujet si sensible, partant du principe qu’un message passe mieux s’il n’est pas agressif et dénonciateur. J’ai changé. J’ai arrêté de m’excuser d’être une femme. Je ne suis pas pour autant devenue agressive. L’agressivité, ce n’est pas de nous qu’elle vient. Elle n’est pas dans le message que les féministes essaient de faire passer depuis des décennies maintenant. On ne le dit jamais assez, mais c’est le patriarcat qui tue, pas le féminisme. Au contraire, il sauve. Il ouvre des brèches, il créé des lieux sûrs. L’agressivité réside dans les réponses opposées au discours féministe, venants parfois d’hommes qu’on pensait réellement acquis à la cause, ou au moins un peu sensibilisés. Ils acceptent de soutenir les femmes, tant que cela continue de les mettre dans une situation où il n’est pas nécessaire pour eux de se remettre en question. Tant qu’ils n’ont pas besoin de faire face à la réalité : ils font partie des dominants. A ce titre, ils profitent d’avantages que la société leur confère, aux dépends des femmes. A ce titre également, leur position n’a pas été acquise par leur seul mérite.

Cela ne devrait pas être si difficile à admettre. Il faut, une bonne fois pour toute, tuer la notion de mérite qui, ne pouvant être que relative, est créée de toute pièce par celles et ceux qui décident des normes de notre société, en l’occurrence, nos gouvernant.e.s et ceux qui monopolisent la parole médiatique. Il faut, ensuite, faire preuve de recul sur ses propres normes. Outre que cela permettrait une ouverture d’esprit qui aujourd’hui fait cruellement défaut à notre société, cela permettrait aussi de pouvoir faire la part des choses entre ce qui relève de nos actes propres, et ce qui relève de notre position sociale.

Un exemple simple. En tant que femme, je fait partie d’une classe sociale dominée par une autre classe sociale : celle des hommes. Mais, d’un autre côté, en tant que blanche, je fait partie d’une classe sociale dominante sur une autre classe sociale : les personnes de couleur. En tant que cadre, de la même façon, ma classe sociale domine celle des ouvrier.e.s, par exemple. Ce qui n’empêche pas ma position sociale d’être dominée par celle de mes patron.ne.s. Nous faisons tou.te.s partie de cet enchevêtrement de positionnement sociaux, à différents degrés. Les hommes comme les femmes. De fait, nous profitons tou.te.s du système (par exemple, à compétences égales, mon CV de femme blanche aura sûrement plus de chance de finir sur le dessus de la pile que celui d’une femme racisée), mais nous en subissons aussi tout.e.s les conséquences (de la même manière, le CV d’un homme blanc outrepassera probablement plus facilement le mien). Est-ce que cela fait forcément de moi une mauvaise personne ? Une dominante ? Une profiteuse du système ? Une raciste ? Non. Par contre, ne pas l’admettre fait de moi une mauvaise personne. Et là est toute la différence. Sous prétexte donc de se garder une image positive, les hommes qui refusent d’accepter la dominance de leur classe font tout l’inverse. Ils s’enferment dans un mensonge qui coupe toute possibilité de débat. Cela les arrange, car cela fait d’eux des victimes, ce qui est beaucoup plus simple pour ensuite balayer d’un revers de la main tout échange constructif sur les dysfonctionnements profonds de notre société. Le principe de « il ne faut pas nous mettre tous dans le même panier » revient alors, inlassablement. Mais si, en fait. Il le faut. De la même manière qu’il faut mettre tou.te.s les blanc.he.s dans le même paquet lorsqu’on parle du racisme systémique de notre nation. C’est le principe même de la définition d’une classe sociale (selon la définition marxienne, qu’elle soit « en soi », partageant des conditions de vie sans pour autant avoir un esprit de classe, ou « pour soi », partageant un esprit de classe, c’est à dire ayant conscience de son appartenance à cette classe). Cela ne veut pas dire que tou.te.s les blanc.he.s sont racistes, mais qu’ils.elles profitent tou.te.s du racisme du système, même contre leur gré.

Cela veut aussi dire qu’il ne suffit pas de clamer haut et fort que l’on est ni raciste, ni sexiste pour s’extraire comme par magie de sa classe, mais qu’il faut lutter pour changer profondément, radicalement, le système, au-delà de sa propre situation personnelle, quitte à perdre une partie de ses avantages, et accepter que finalement le mérite n’a que peu à voir avec sa propre situation. Ce n’est pas si grave.

Voilà pourquoi aujourd’hui je ne m’excuse plus de mettre les hommes en face de cette vérité, en face de la violence de leur position dans la société. Parce que nous sommes tou.te.s intriqué.e.s dans un réseau de classes dominantes et dominées, et qu’il n’y a pas de raison qu’ils ne soient pas capables, comme nous le faisons toutes, comme je le fais moi-même, d’accepter qu’ils ne font pas systématiquement partie des gentils, et d’en faire une force de lutte plutôt qu’une mauvaise excuse.

Sarah

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